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SECTES D’AUTREFOIS
ET SECTES D’AUJOURD’HUI
A. REFUTATION
DES THESES DE LA SOCIOLOGIE RELIGIEUSE
On ne
peut s’arrêter, pour définir l’actuel phénomène sectaire, aux considérations
d’un Séguy
ou d’autres sociologues de la religion qui en font une description uniquement
religieuse, se fondant sur les analyses de Max Weber
à la fin du XIX° siècle, ou celle de Ernst Troeltsch
en 1912. On peut cependant retenir une série d’éléments de leurs analyses.
I. DEUX VAGUES
SECTAIRES CONTEMPORAINES
Séguy
distingue deux vagues pour la seconde moitié du XX° siècle : la première
appartenait aux marges du terrain protestant, recrutait souvent dans des milieux
au moins relativement défavorisés, touchaient en priorité des adultes et
beaucoup de femmes, avec un prosélytisme recrudescent au sortir de la Deuxième
guerre mondiale (pentecôtistes, Témoins de Jéhovah, Mormons, Adventistes, et les
Bahai’s au sein de l’Islam). Une seconde vague, datée «d’après 1968» : ces
groupes nouveaux, souvent exotiques (Extrême-Orient), recrutent surtout des
jeunes gens des deux sexes issus des couches moyennes . Nouveaux dans le
paysage religieux français, ils refusent la science dominante et constituent de
véritables contre-systèmes intellectuels ( Moon, AICK,
Méditation transcendantale, Soka Gakkaï, Scientologie). Séguy insiste sur
quelques caractéristiques de ces groupes nouveaux : l’admiration inconditionnée
pour le leader charismatique, ses enseignements, ses révélations, éventuellement
ses miracles; le perfectionnement individuel recherché; l’organisation
pyramidale.
Pointons
cependant immédiatement des différences avec l’analyse sociologique de Séguy :
il met en exergue le volontariat - qui est réel, au moins au départ de la
démarche du futur adepte. Mais ensuite, sa vision est angélique : les groupes
s’appuient sur « l’expérience intérieure » et pour lui, l’ascèse
« provient des religions d’Extrême-Orient : temps de sommeil réduit, nourriture
particulière (végétarisme), obéissance stricte, rupture avec la famille et avec
les activités antérieures, etc ». Il y a là une ignorance profonde ou un
déni absolu des toutes les méthodes de déstabilisation psychologique et de
reconstruction patiente et orientée de la personnalité de l’adepte. Le modelage
imprimé par les groupes est nié, non évoqué. Séguy poursuit en affirmant que les
groupes « professent un refus total du politique » (il met tout de
même Moon à part) et que « le rapport à l’économique varie selon les cas.
Les mouvements qui laissent leurs membres dans la société demandent en général à
ceux-ci de subvenir par des dons périodiques aux besoins de l’organisation. Dans
l’Église de scientologie, les adeptes paient, suivant des tarifs officiels, les
cours qu’ils suivent et les séances de tests auxquels ils se soumettent ; aucune
autre éthique particulière en matière économique ne semble leur être imposée.
Dans les groupes dont les membres vivent en communauté, l’abandon des biens et
de tous les revenus en faveur du trésor commun est de règle». Tout ce qui
concerne ce qu’on peut qualifier par litote le lobbying politique et que
certains qualifient d’infiltration
est dénié, de même qu’est déniée l’exploitation des adeptes : même si les prix
de la scientologie sont affichés, ils restent exorbitants et pourraient amener
chez Séguy une interrogation légitime...
Comment
expliquer ce déni ? Les sociologues de la religion veulent à toute force voir
validées leurs hypothèses ou celles de leurs maîtres. Ils se réfèrent donc à une
grille d’analyse précise, que nous allons tenter d’éclairer ici.
II. LA
GRILLE D’ANALYSE DE LA SOCIOLOGIE RELIGIEUSE : SECTES, DENOMINATIONS, EGLISES
Précisons
d’abord l’ambiguïté du terme « secte »: on lui attribue une double étymologie,
soit secare, couper, renvoyant donc à des groupes en rupture, soit
sequi , secutus , suivre, qui fait référence à un maître. Le terme de
tout temps était péjoratif, utilisé par les tenants de la religion officielle
pour rejeter les groupes radicaux ou hérétiques. Les sociologues ont repris ce
terme pour expliquer une cheminement qui, du groupe radical -avec ou sans
maître- se transforme en groupe plus acceptable pour la communauté sociale, puis
en une dernière transformation devient une Eglise instituée et reconnue (passage
du cult à la dénomination puis à l’église).
1.
Durkheim:
2. Weber:
3. Troeltsch:
4. Les
successeurs:
Wach, Yinger, Niebuhr
III. LA
SECTE VUE PAR LES SOCIOLOGUES
IV. LA NON
PERTINENCE DE CETTE GRILLE D’ANALYSE
On
pourrait penser que si le schéma de Weber à Wach en passant par Troeltsch et
Niebuhr ne nous semble pas valide aujourd’hui ( ce que les sociologues
français de la religion, à quelques rares exceptions reconnaissent enfin),
il l’a été dans le passé. Or force est de reconnaître que ce schéma ne
s’applique que très difficilement aux groupes religieux issus du christianisme
au Moyen-Age,
et ne correspond finalement qu’aux sectes issues du protestantisme qui se
développent à partir de la Réforme. Ainsi Séguy peut-il appliquer le terme de
secte aux mouvements anabaptiste, mennonite, antitrinitarien en Allemagne au
XVI° siècle, aux levellers, diggers et quakers de l ’Angleterre de Cromwell, de
même qu’aux congrégationalistes et aux baptistes fondés précédemment à la fin du
règne d’Elisabeth Ire. La
fondation des Etats Unis donneront aux sectes (webero-troeltschiennes)
un
terrain d’élection. D’une part, les sectes européennes y rencontreront une
tolérance inconnue ailleurs. D’autre part, l’ambiance propre à la vie
ecclésiastique dans ces parages aidera à la multiplication des protestations
sectaires. Cela deviendra vrai surtout après l’avènement du piétisme, qui,
européen et germanique d’origine, connaîtra un développement spectaculaire en
Amérique du Nord. Viendront ensuite le mouvement eschatologique dont
l’adventisme est le plus connu, ainsi que les darbystes, le méthodisme, et le
pentecôtisme.
Que dire
alors d’un modèle « idéal-typique » qui n’a qu’un objet aussi restreint ?
On ne
peut pas non plus appliquer le schéma des sociologues de la religion aux sectes
de l’Antiquité. Les Pythagoriciens, en rupture avec la société globale dans les
vêtements ou la nourriture, n’ont jamais cherché à s’installer. Certains d’entre
eux ont choisi la bataille politique, ce qui a fait disparaître la secte et ses
doctrines philosophiques.
B. CRITIQUE DE
LA METHODE D’OBSERVATION-PARTICIPATION
I. QU’EST-CE QUE
L’OBSERVATION-PARTICIPATION ?
II. CRITIQUE DE
CETTE METHODE EN CE QUI CONCERNE LES GROUPES SECTAIRES
C. TROIS ASPECTS
PSYCHOSOCIOLOGIQUES DE LA DERIVE SECTAIRE
C’est
bien parce qu’il n’est pas possible, au terme d’une analyse sérieuse, de réduire
le phénomène du sectarisme aux dimensions de ce que nous venons de décrire, que
celui-ci mérite une recherche particulière. Elle ne peut être laissée aux seuls
spécialistes de la religion,
car elle n’est pas - ou dans certains cas pas seulement - un phénomène
religieux. Je voudrais, dans le cadre de et article développer trois aspects de
« psychologie sociale » des groupes sectaires, renvoyant le lecteur, pour un
complément d’analyse, aux autres articles de ce recueil, et en particulier à
l’analyse systémique de Michel Monroy.
1. Le jeu
interactif des refus et révoltes et de la séduction des groupes sectaires
2. Problématique
du gourou
3. La question
de l’innocence
En
conclusion, si à l’évidence la sociologie religieuse n’est pas la mieux armée
pour comprendre le phénomène sectaire, et d’abord parce qu’il n’est religieux
que par allégation (et en s’appuyant sur les attentes spirituelles éventuelles
des adeptes séduits et trahis), la psychologie sociale est une voie
intéressante. Mais il faut dire et redire que la dérive sectaire est un
phénomène complexe, qui ne peut s’appréhender qu’à travers une grille de lecture
multifactorielle, et que les emprunts -religieux, psychotechniques,
prophétiques, politiques- des groupes sectaires sont nombreux. Il faut donc se
garder de n’analyser qu’un seul aspect d’une conjonction multiple et singulière
que constitue le groupe sectaire.
Anne FOURNIER
Séguy J. Sectes anciennes et nouvelles sectes, in Encyclopoedia
Universalis, 1996
Weber M. Sociologie de la religion, réédition dans la Bibliothèque
des Sciences Humaines, NRF, Gallimard, 1996
Troeltsch E. Gesammelte Werke, Tûbingen,1912.
Non traduit et non édité en France.
l’Association internationale pour la conscience de Krishna
« Souvent, écrit Séguy, elles sont à la fois des « mouvements de
masse » (coupure entre les dirigeants et les adhérents ; distribution
pyramidale du pouvoir, du savoir et des rôles) et des « institutions
totalitaires » (vie sous un même toit, selon un règlement précis), mais
qui, à la différence d’autres institutions totalitaires (hôpitaux, prisons,
etc.), sont volontaires (souligné par l’auteur)
Voir Serge Faubert, Une secte au coeur de la République,Calmann-Lévy,
réédition 1998, et aussi le Rapport Parlementaire de l’Assemblée
Nationale, février 1996.
Champion F. Et Cohen M. (Dir.), Sectes et démocratie, Paris Seuil,
1999. Attention: si l’introduction et la conclusion de cet
ouvrage sont remarquables, en revanche le coeur de l’ouvrage est beaucoup
plus discutable, et très clairement quelquefois « pro-sectes ».
Ainsi Séguy, dans Eglises et sectes, E. Universalis, 1996, écrit: « elles
se rapprochent d’autant plus du type sectaire décrit par Troeltsch que l’on
s’éloigne des origines chrétiennes. Le marcionisme, le montanisme, le
novatianisme, le donatisme des premiers siècles, appartiennent nettement au
type Eglise, fût-ce peut-être sous la forme de corps semi-ecclésiastiques
(...). Cependant, la dernière d’entre elles revêt déjà un caractère
sectaire, en faisant dépendre la sainteté du corps de celle de ses membres
et de ses ministres. Les hérésies médiévales, liées ou non aux « mouvements
de pauvreté » contemporains de la réforme grégorienne (...) ressemblent plus
à des confréries dissidentes qu’à des Eglises ou à des sectes. Par contre,
les mouvements millénaristes ou spiritualistes, certaines formes du
Libre-Esprit, etc., rappellent des organisations d’un type très différent :
croisades permanentes ou sporadiques autour d’un chef charismatique, etc. Le
catharisme, souvent qualifié de secte chrétienne, est en réalité une
nouvelle religion, de type Eglise, mais présente de nombreux traits
sectaires. Spirituels, fraticelli, béguins, etc., ne répondent
qu’imparfaitement au type secte. »
Né dans la première moitié du VIe siècle
avant J.-C. Pythagore quitte vers l’âge de quarante ans sa ville natale pour
émigrer à Crotone, en Italie méridionale. Il y entreprend une œuvre de
prédication, visant à introduire une nouvelle règle de vie, et y fonde une
communauté, à la fois religieuse et politique, dont le retentissement sera
considérable..., mais dont le destin sera de périr avec son maître, lors
d’une révolte populaire. Proche de l’orphisme dans cette orientation
religieuse – dont témoignent des techniques visant à séparer à volonté l’âme
du corps pour la mettre en contact avec le divin –, il ne s’agit pas tant
pour lui d’affranchir l’individu de son existence terrestre que de réaliser
un lien entre l’homme et le divin et, sur la base de ce lien, de
transformer la cité. Ainsi la secte religieuse se prolonge-t-elle dans un
groupement ouvert à vocation politique. Selon la tradition la plus répandue,
les pythagoriciens sont des hommes tout de blanc vêtus, qui fuient le
contact des femmes en couches, évitent d’entrer dans la maison d’un mort,
refusent énergiquement de croquer une fève ou de manger un œuf (les
conduites alimentaires de Pythagore sont strictement végétaliennes, ce qui a
une lourde signification politique et religieuse en Grèce; en effet, refuser
de manger de la viande, ce n’est rien d’autre que refuser d’offrir aux dieux
le sacrifice sanglant d’une victime animale, geste essentiel de la pratique
religieuse). Leur existence quotidienne paraît encombrée de tabous et
d’interdictions de tout genre, tandis que leur vie communautaire, avec la
règle du silence, les degrés d’initiation, le mystère dont elle aime à
s’entourer, ressemble étrangement à celle d’une de ces confréries dont les
esséniens ou les thérapeutes offrent l’exemple le plus évident pour la
période qui précède immédiatement l’ère chrétienne.
L’ensemble des réflexions qui suivent sont extraites de l’ouvrage La
dérive sectaire, Paris, PUF, 1999, que j’ai écrit avec Michel Monroy. Je
ne reprends ici que quelques aspects de cette dérive, le cadre imposé de
l’article étant trop court pour une recension exhaustive , et renvoie pour
d’autres aspects à l’article de Michel Monroy dans le même recueil :
Analyse systémique du phénomène sectaire.
ou de la justice, de la psychopathologie...
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